Alice &
La Traversée

Textes de Karine Guiton

Doucement, Alice ferme la porte. Le ciel hivernal est parsemé d’étoiles. Le silence. Enfin. Elle aime être éveillée lorsque les autres sont assoupis, dans leur lit. Elle farfouille dans son sac, trouve la clef de sa vieille voiture qui sent l’humidité. Elle n’est pas soigneuse, se fiche de son apparence : vêtements souvent froissés, parfois tâchés. Elle a la tête ailleurs, dans la lune. Ce qui exaspère Peter, son mari. A sa demande, de temps en temps, elle fait semblant d’être parfaite. Les repas avec ses beaux-parents distingués. La kermesse de l’école prestigieuse. Les après-midis insipides avec leurs merveilleux amis.

Alice se glisse dans sa voiture au sol jonché de papiers gras. Celle de Peter est infiniment plus luxueuse. Il la cajole deux heures chaque dimanche.

Le crissement de ses semelles sur l’allée de graviers soigneusement ratissée. Un tressautement dans les buissons, un merle sûrement. Et le rideau légèrement entrouvert de Miss Patterson, leur voisine, qui épie, furette, commente ses découvertes à ses trois chiens minuscules et ridicules.

Le break file sur le bitume, croise quelques taxis. L’alignement impeccable des maisons de briques aux portes élégantes oppresse Alice. Plus encore que d’habitude. De grosses gouttes de pluie s’écrasent sur le pare-brise. Le raclement des essuie-glaces lui traverse le corps. Après l’énorme rond-point, l’autoroute. La tête vide, les mains sur le volant, concentrée sur la route. La chaleur du chauffage sur ses jambes, son ventre, ses épaules, son cerveau qui s’engourdit, lui aussi. Un café dans une station-service déserte. Bientôt, ils se réveilleront. Elle se demande un instant ce que Peter inventera pour répondre aux questions des enfants. Quatre petits blonds aux yeux bleus, visages constellés de taches de rousseur.

Lorsqu’elle quitte l’autoroute, l’aube se lève. Au détour de chaque virage, elle savoure l’extrême bucolique des paysages : cascade de champs ponctués de charmantes haies, vallons verdoyants saupoudrés de cottages blancs. Alice se gare sur le bas-côté. Respirer.

Elle descend un chemin caillouteux, croise un cheval à la robe brune. Au pied de la vallée, une grande prairie que traverse un ruisseau. Juchée sur un étroit pont de pierres, elle contemple la pluie fine tapoter la surface de l’eau, étonnamment claire.

Elle ne dira rien à Peter de son retard de règles. Elle ne veut pas d’un cinquième enfant. Après avoir longé le ruisseau quelques minutes, elle s’arrête devant une barrière. Peter ferait probablement demi-tour et Alice le suivrait, comme toujours. Mais elle a envie. Maladroitement, elle l’escalade, il n’y a personne pour lui soupirer qu’elle est ridicule. De l’autre côté, un troupeau de vaches observe l’intruse d’un air méfiant. Alice écoute le silence, respire l’odeur de l’hiver. Les bovidés, rassurés, se remettent à brouter.

Alice marche longtemps. L’herbe est humide et spongieuse. Elle traverse un bois de pins déplumés qui débouche sur un paysage de dunes. Il y a sept messages sur son portable, elle n’a pas envie de les écouter. Le vent a chassé la pluie. Il claque fort sur ses cheveux. Ses cheveux longs que Peter aime tant. Elle court sur le chemin bétonné bordé de sable duveteux qui mène à la plage.

Soudain, elle est là. Immensité grise parsemée d’écumes blanches sous le ciel écrasé de nuages. Alice s’élance vers elle. Balance ses chaussures et ses vêtements sur le sol. L’eau glacée lèche ses pieds. Elle a peur que quelqu’un surgisse et s’exclame Qu’est-ce que vous faites, vous êtes folle ? Mais rien ne trouble le rugissement de la mer. Couper ses cheveux. Trouver un travail. Changer de quartier. Alice inspire, plonge dans les vagues. Écouter ses désirs, vivre ses envies. Être autre. Autre que la femme de, la mère de. Alice nage obstinément, malmenée par la houle. Chanter, lire, aller au cinéma sans penser au frigo à remplir, la lessive à étendre. Alice hurle dans le vent. Se sent forte, invincible. Et légère, aérienne. Lorsqu’enfin elle ressort, la peau rougie par le froid, elle sourit. Prête pour sa nouvelle vie.

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